
À Lubumbashi, une recherche universitaire remet la communication au cœur des politiques de sécurité dans les entreprises minières. Présenté par Espoir Ndeshi David à l’Université de Lubumbashi, un mémoire consacré à MMG-Kinsevere et Congo Dongfang International Mining (CDM) montre que, malgré l’existence de dispositifs de sécurité, le dialogue entre travailleurs et hiérarchie reste insuffisant pour faire de la prévention une véritable culture organisationnelle.
Quand la sécurité ne se résume plus aux équipements
Dans l’industrie minière, prévenir les accidents ne consiste pas uniquement à distribuer des équipements de protection individuelle, afficher des consignes ou organiser des formations HSE. La manière dont les travailleurs reçoivent l’information, signalent les risques et échangent avec leur hiérarchie peut également peser sur l’efficacité des politiques de sécurité.
C’est autour de cette problématique qu’Espoir Ndeshi David a construit son mémoire de Diplôme d’études approfondies (DEA) en communication des organisations au Département des Sciences de l’information et de la communication de l’Université de Lubumbashi.
Intitulé « La prévention des accidents du travail à MMG-Kinsevere et CDM : approche communicationnelle », le travail analyse les mécanismes de communication liés à la prévention des risques professionnels dans deux entreprises minières implantées à Lubumbashi.
La recherche, menée sur la période 2022-2025, part d’une interrogation centrale : les échanges entre les travailleurs et leur hiérarchie permettent-ils réellement d’anticiper et de prévenir les accidents du travail ?
La réponse apportée par le chercheur est nuancée. La communication existe, mais elle demeure, selon les résultats de son enquête, insuffisamment structurée autour de la prévention.
Une réflexion qui prolonge un premier travail universitaire
Le sujet n’est pas nouveau pour Espoir Ndeshi David. Son travail de licence portait déjà sur « Les stratégies de communication dans la prévention des accidents du travail à la SNEL et REGIDESO ».
Cette première recherche l’a conduit à poursuivre sa réflexion dans un secteur où les risques professionnels revêtent une dimension particulière : l’industrie minière.
Son champ de recherche s’étend également à la communication de crise, aux relations publiques et interpersonnelles ainsi qu’aux différentes formes de communication au sein des organisations.
Cette continuité lui permet d’aborder l’accident du travail non seulement comme un événement technique ou humain, mais aussi comme un phénomène susceptible de modifier les relations internes, la confiance et l’image d’une organisation.
Une communication préventive encore peu identifiée
L’un des enseignements du mémoire concerne la perception même de la communication préventive au sein des entreprises étudiées.
Sur les 70 personnes interrogées, 77 % déclarent ne pas avoir identifié de département spécifiquement consacré à la communication préventive, contre 23 % qui affirment en avoir connaissance.
Pour le chercheur, ces chiffres ne signifient pas nécessairement que les entreprises ne communiquent pas sur la sécurité. Ils suggèrent plutôt que cette communication n’est pas toujours clairement identifiée comme une fonction préventive autonome.
La nuance est importante.
Une entreprise peut disposer de procédures, de formations et de messages de sécurité sans pour autant construire un véritable espace de dialogue permettant aux travailleurs de faire remonter les risques, de discuter des incidents ou de questionner certaines pratiques.
MMG-Kinsevere et CDM, deux configurations différentes
L’analyse comparative menée dans le mémoire fait apparaître des différences entre MMG-Kinsevere et CDM.
À MMG-Kinsevere, l’étude identifie notamment une structure technique associée à la santé, à la sécurité et à l’environnement, ainsi que différents messages destinés à promouvoir la sécurité au travail.
Mais le chercheur estime que la communication autour des accidents eux-mêmes demeure limitée. Il relève notamment l’importance accordée aux récompenses attribuées aux travailleurs n’ayant pas enregistré d’accident pendant une période donnée.
Selon son analyse, ce type de mécanisme peut poser une question de fond : lorsqu’une absence d’accident est associée à un avantage, certains travailleurs peuvent être tentés de ne pas déclarer certains incidents ou situations à risque.
Il s’agit là d’une hypothèse soulevée par la recherche et qui mériterait, selon les cas, d’être confrontée aux données internes des entreprises.
À CDM, le mémoire relève pour sa part l’existence d’une structure intitulée « sécurité et environnement » dans l’organigramme, mais estime que cette fonction n’apparaît pas de manière équivalente dans le fonctionnement observé par le chercheur.
L’étude relève également des interventions d’acteurs extérieurs, notamment des organisations syndicales ou environnementales, dans certaines manifestations de communication préventive.
Ces observations constituent les résultats de l’enquête universitaire et ne sauraient, à elles seules, être assimilées à un audit indépendant des politiques HSE des deux sociétés.
Le signalement des accidents au cœur de la confiance
La question de la transparence apparaît comme l’un des points les plus sensibles du travail.
Pour Espoir Ndeshi David, une communication insuffisante autour des accidents peut alimenter la méfiance entre les travailleurs et leur hiérarchie. Or, sans confiance, le signalement des incidents et des situations dangereuses peut devenir plus difficile.
Les réponses recueillies auprès des 70 personnes interrogées illustrent cette perception.
À la question portant sur la réaction de l’entreprise lorsqu’un accident survient, 46 % évoquent la révocation du travailleur concerné, 40 % une indemnisation et seulement 14 % une communication pendant l’accident.
Pour le chercheur, cette répartition traduit une faiblesse de la communication au moment même où l’organisation devrait être capable d’informer, d’accompagner et de rassurer.
L’accident ne s’arrête d’ailleurs pas aux portes de l’entreprise.
Selon l’enquête, 53 % des personnes interrogées affirment que la famille du travailleur est déjà intervenue dans une situation d’accident du travail, contre 47 % qui répondent par la négative.
Une donnée qui rappelle que les conséquences d’un accident peuvent rapidement devenir sociales, familiales et communautaires.
La sécurité passe aussi par une culture du dialogue
L’un des apports majeurs de cette recherche réside dans le déplacement du regard porté sur la prévention.
Pour l’auteur, la communication préventive ne doit pas être réduite à la diffusion de consignes. Elle doit permettre aux travailleurs de comprendre les risques, d’exprimer leurs préoccupations et de participer à l’identification des situations dangereuses.
La prévention devient ainsi une composante de la culture organisationnelle.
Dans une industrie où les opérations peuvent exposer quotidiennement les travailleurs à différents risques, la capacité à parler du danger avant qu’il ne se transforme en accident constitue un enjeu majeur.
Cela suppose que le travailleur puisse signaler un incident ou une situation dangereuse sans craindre automatiquement une sanction.
Les équipements restent indispensables
Le mémoire rappelle toutefois que la communication ne peut se substituer aux mesures techniques de protection.
Sur les 70 personnes interrogées, 56 % déclarent disposer d’un équipement de sécurité, tandis que 44 % indiquent ne pas en avoir.
Ces résultats soulèvent, selon le chercheur, une autre dimension de la prévention dans les deux entreprises étudiées.
L’enjeu n’est donc pas de choisir entre communication et équipements. Les deux dimensions sont complémentaires.
Une politique efficace de prévention suppose à la fois des équipements adaptés, des procédures opérationnelles, des formations régulières et une communication permettant aux travailleurs de comprendre, d’appliquer et, surtout, de questionner les dispositifs de sécurité.
De la prévention des accidents à la responsabilité sociale
La réflexion développée par Espoir Ndeshi David dépasse finalement la seule question des accidents.
Lorsqu’un incident est mal communiqué ou mal pris en charge, il peut affecter la confiance des travailleurs, les relations sociales au sein de l’entreprise et, à terme, son image auprès de la communauté.
La communication devient alors un outil de gouvernance.
La transparence sur les incidents, la capacité à écouter les travailleurs et l’existence de mécanismes fiables de remontée d’information peuvent contribuer à renforcer la responsabilité sociale des entreprises minières.
Dans un contexte où les communautés accordent une attention croissante aux pratiques sociales et environnementales des compagnies, cette dimension devient également un enjeu de réputation.
Une piste pour repenser la sécurité minière en RDC
Le travail d’Espoir Ndeshi David ouvre ainsi une réflexion plus large sur les politiques de sécurité dans le secteur minier congolais.
Son principal enseignement tient peut-être dans une idée simple : on ne construit pas durablement une culture de sécurité sans construire également une culture du dialogue.
Pour les entreprises minières, l’enjeu consiste désormais à créer les conditions permettant aux travailleurs de parler des risques avant l’accident, de signaler les incidents sans crainte et d’établir une relation de confiance avec leur hiérarchie.
À MMG-Kinsevere comme à CDM, les résultats présentés dans cette recherche invitent ainsi à considérer la communication non comme un simple outil d’accompagnement des politiques HSE, mais comme l’un des leviers susceptibles de renforcer leur efficacité.
Dans une industrie où les conséquences d’un accident peuvent toucher le travailleur, sa famille et parfois toute une communauté, la prévention ne peut être pleinement efficace que lorsque les équipements, les procédures, les compétences et la parole des travailleurs fonctionnent dans le même sens.
La Rédaction