
À Lubumbashi, Joseph et Véronique pensaient avoir trouvé leur équilibre. Un an après leur mariage, le couple accueille des triplés. Trois enfants d’un coup, puis une nouvelle grossesse quelques mois plus tard. Cette fois, ce sont des jumeaux. Cinq enfants en l’espace de deux ans.
La famille s’agrandit plus vite qu’elle ne l’avait imaginé. Avec elle viennent les dépenses, les responsabilités et une question devenue urgente : comment arrêter là ?
Pour Joseph et Véronique, la décision paraît simple. Ils souhaitent recourir à une contraception irréversible. Mais entre leur volonté et l’intervention, un long chemin se dessine.
La loi congolaise exige, pour une contraception irréversible, un consentement écrit précédé de l’avis de trois médecins et d’un psychiatre.
Une disposition pensée pour protéger. Mais sur le terrain, elle peut aussi devenir un parcours du combattant.
Quand une décision familiale se transforme en course aux spécialistes
À Lubumbashi, obtenir plusieurs avis médicaux n’est pas toujours une formalité.
Le nombre limité de spécialistes, les rendez-vous, les déplacements et le coût des consultations peuvent rapidement compliquer la démarche.
Le Dr Patrice Ntenga attire particulièrement l’attention sur l’accès à l’avis psychiatrique. Selon lui, Lubumbashi ne disposerait que de deux psychiatres susceptibles de répondre à ce type de demande.
Dans une ville où les besoins en santé mentale sont déjà importants, faire dépendre une procédure contraceptive de la disponibilité d’un psychiatre peut donc créer un goulot d’étranglement.
À cela s’ajoute le coût.
« Les études de psychiatrie coûtent énormément », estime le médecin.
Pour un ménage aux revenus modestes, multiplier les consultations n’est pas neutre. Chaque rendez-vous représente une dépense supplémentaire, parfois accompagnée de frais de transport et d’autres examens.
Le choix de ne plus avoir d’enfants, qui devrait d’abord relever d’une décision personnelle et familiale, peut ainsi devenir une épreuve administrative, médicale et financière.
Une loi qui reconnaît le droit, mais dont l’application pose problème
Le paradoxe se trouve au cœur de l’article 81 de la loi n°18/035 du 13 décembre 2018 relative à la santé publique.
Le texte reconnaît à toute personne en âge de procréer le droit de bénéficier d’une contraception réversible ou irréversible sur la base d’un consentement libre. Mais pour une méthode irréversible, le consentement doit être écrit après avis de trois médecins et d’un psychiatre.
L’intention du législateur est compréhensible : une contraception irréversible engage durablement la capacité reproductive. Il s’agit donc d’éviter une décision prise sous pression, sans information suffisante ou dans un contexte psychologique qui ne permettrait pas un consentement pleinement éclairé.
Mais huit ans après l’adoption de cette loi, une question s’impose : une garantie peut-elle devenir un obstacle lorsqu’elle exige des ressources médicales que le système de santé ne possède pas partout ?
C’est précisément cette contradiction qui nourrit aujourd’hui les appels à la réforme.
69,2 % pointent des délais trop longs
Une étude menée par l’Association des femmes juristes congolaises (AFEJUCO), avec l’appui de MSI/RDC, apporte des éléments qui dépassent largement le cas de Lubumbashi.
Réalisée en août et septembre 2025 puis actualisée en juillet 2026, l’enquête a analysé l’application de l’article 81 auprès de plusieurs catégories d’acteurs dans sept zones géographiques de la RDC.
Ses résultats dessinent une procédure difficile à mettre en œuvre.
Chez les médecins interrogés, 42,5 % considèrent la procédure trop longue. La même proportion relève la difficulté à obtenir un avis psychiatrique, tandis que 41 % évoquent le manque de médecins disponibles.
Du côté des patientes et des couples concernés, le constat est encore plus parlant : 69,2 % des réponses font état de délais trop longs, 53,8 % évoquent les difficultés à mobiliser médecins et psychiatres et 38,5 % pointent les frais élevés.
Derrière ces pourcentages, il y a des personnes qui attendent, reviennent, paient et parfois abandonnent.
La demande existe pourtant
La contraception irréversible n’est pas une pratique massive en RDC. Mais elle répond à une demande bien réelle.
Selon l’étude, 95,8 % des médecins interrogés déclarent recevoir des demandes de contraception irréversible. La majorité en reçoit peu, mais certains indiquent être régulièrement sollicités.
Les demandes concernent principalement des femmes mariées ayant déjà plusieurs enfants. Selon les réponses des médecins, 70,8 % des demandes rapportées concernent cette catégorie.
Le profil rejoint celui de Joseph et Véronique : des couples qui estiment avoir atteint le nombre d’enfants qu’ils peuvent ou souhaitent élever et qui cherchent une solution durable.
Le problème n’est donc pas l’absence de demande.
C’est l’écart entre la demande et la capacité du système à y répondre.
« Frustration » et « découragement »
Lorsque le parcours devient trop long, les conséquences ne sont pas seulement financières.
L’étude fait état de frustration ou de découragement dans 61,5 % des réponses recueillies auprès des personnes concernées. La stigmatisation ou le sentiment d’être jugé est également cité dans 53,8 % des cas.
Pour certaines femmes, la décision d’arrêter les grossesses peut déjà être difficile à assumer dans un environnement où la maternité demeure fortement valorisée.
Lorsqu’à cette pression sociale s’ajoute une procédure médicale complexe, le parcours peut devenir encore plus éprouvant.
Le risque est alors de voir une personne renoncer non pas parce qu’elle a changé d’avis, mais parce qu’elle n’est plus en mesure de franchir toutes les étapes exigées.
En ville comme en milieu rural, le même problème
Le problème ne concerne d’ailleurs pas uniquement les grandes villes.
Selon l’étude, les autorités sanitaires interrogées identifient largement le manque de médecins et de psychiatres comme un obstacle. 85,7 % considèrent difficile l’application de l’article 81.
La situation est encore plus délicate en milieu rural, où l’étude estime la procédure difficilement applicable.
Une femme vivant loin d’un centre urbain disposant de spécialistes peut ainsi être confrontée à une équation presque impossible : trouver trois médecins, accéder à un psychiatre, obtenir les différents avis, financer les déplacements et patienter jusqu’à la validation du processus.
Le droit existe sur le papier. Son exercice, lui, dépend fortement du lieu où l’on vit.
Le paradoxe des médecins : beaucoup de demandes, peu d’interventions
Le contraste est saisissant.
Près de 96 % des médecins interrogés disent recevoir des demandes de contraception irréversible. Pourtant, 78 % déclarent n’avoir pu accompagner aucune patiente au cours des douze derniers mois.
Cette situation résume à elle seule la difficulté.
La demande est identifiée. Les professionnels la connaissent. Mais la procédure empêche encore trop souvent de transformer cette demande en prestation effectivement accessible.
C’est là que le débat sur l’article 81 prend une dimension concrète.
Il ne s’agit plus uniquement de savoir si la contraception irréversible est légalement autorisée.
Il s’agit de savoir si le système de santé permet réellement à une personne d’exercer ce droit.
Le danger d’un système trop compliqué
Pour les organisations interrogées dans le cadre de l’étude, les conséquences du statu quo peuvent être préoccupantes.
39,1 % des ONG interrogées signalent un accès limité, voire inexistant, aux services formels de contraception irréversible. Plus préoccupant encore, 41 % rapportent des recours à des pratiques non médicalisées.
Lorsqu’une procédure légale devient trop complexe, trop coûteuse ou trop éloignée des réalités locales, certaines personnes peuvent être tentées de chercher d’autres voies.
Le problème n’est alors plus seulement juridique. Il devient sanitaire.
Simplifier sans sacrifier le consentement
La réforme réclamée par les acteurs de terrain ne consiste pas à supprimer les garanties.
La contraception irréversible reste une décision lourde. L’information du patient, son consentement libre et éclairé et la sécurité de l’intervention doivent demeurer au centre du dispositif.
Mais faut-il nécessairement trois médecins et un psychiatre dans chaque cas ?
L’étude de l’AFEJUCO ouvre une autre voie : réduire l’exigence à un médecin et un professionnel de santé mentale, tout en prévoyant une clause de flexibilité permettant d’adapter la procédure aux réalités du système sanitaire.
La formation des médecins et des psychologues à l’éthique reproductive figure également parmi les recommandations.
L’idée est donc moins de supprimer le contrôle que de le rendre réalisable.
Les parlementaires favorables à une révision
Le débat semble désormais dépasser le cercle des professionnels de santé et des organisations de défense des droits.
Selon l’étude, 66,7 % des parlementaires interrogés identifient clairement les contraintes liées à l’application de l’article 81 et la même proportion reconnaît que la disposition vise notamment à protéger le consentement.
Mais le chiffre le plus significatif est ailleurs : 100 % des parlementaires interrogés se déclarent favorables à une révision de la disposition.
Cette convergence donne du poids au plaidoyer engagé autour de la réforme.
En août 2026, une mobilisation de la société civile consacrée à la réforme de la loi sur la santé publique a notamment remis sur la table les difficultés liées à l’accès à la contraception irréversible.
Entre protéger et permettre
L’histoire de Joseph et Véronique pose finalement une question qui dépasse leur propre famille.
Lorsqu’un couple décide qu’il ne veut plus d’enfants, jusqu’où la société doit-elle aller pour s’assurer que cette décision est libre et éclairée ?
La réponse ne peut pas être l’abandon des garanties. Mais elle ne peut pas non plus être une procédure tellement lourde qu’elle devient inaccessible à ceux qui disposent de peu de moyens ou vivent loin des spécialistes.
À Lubumbashi, la rareté des psychiatres donne un visage concret à cette contradiction.
Une loi conçue pour protéger peut, dans certaines circonstances, produire l’effet inverse : retarder l’accès, décourager les demandeurs et pousser certains vers des solutions informelles.
C’est pourquoi la bataille autour de l’article 81 ne porte pas simplement sur trois médecins et un psychiatre.
Elle porte sur une question plus fondamentale : comment garantir un consentement réellement libre et éclairé sans transformer l’exercice d’un droit en parcours du combattant ?
Pour Joseph et Véronique, la décision était familiale.
Pour le législateur, le défi est désormais de faire en sorte que la procédure permette de la respecter, de l’encadrer et de la sécuriser — sans la rendre impossible.
Car entre le droit reconnu dans un texte et le droit effectivement accessible dans un hôpital, il existe parfois plusieurs consultations, plusieurs factures et surtout, beaucoup de temps.
Et c’est précisément cet écart que la révision de l’article 81 entend aujourd’hui réduire.
Junior Ngandu