RDC : Face à l’essor de Dangote, Kinshasa doit repenser sa stratégie pétrolière (Heradi Yuma)



L’entrée en puissance de la raffinerie Dangote sur le marché africain ne doit pas être considérée comme une simple évolution industrielle au Nigeria. Avec une capacité nominale de 650 000 barils de pétrole brut par jour, l’installation de Lekki s’impose progressivement comme l’un des principaux pôles de raffinage du continent et commence déjà à modifier les flux commerciaux de produits pétroliers.

Pour la République démocratique du Congo, cette transformation constitue à la fois un défi et une opportunité. Elle devrait surtout pousser Kinshasa à revoir sa manière de penser son approvisionnement énergétique, estime Heradi Yuma, analyste senior et expert du secteur pétrolier en RDC.

Dangote, un nouvel acteur dans l’équilibre pétrolier africain

La raffinerie Dangote a atteint jusqu’à 700 000 barils par jour lors de tests de performance, au-delà de sa capacité nominale. Mais, au-delà de ces chiffres, ce sont surtout les nouvelles dynamiques commerciales qui méritent l’attention.

Selon des données rapportées par Reuters à partir d’une analyse de l’Energy Information Administration (EIA), les exportations maritimes nigérianes de produits pétroliers ont été multipliées par sept depuis 2023, notamment sous l’effet de la montée en puissance de la raffinerie Dangote.

Le Nigeria pourrait ainsi progressivement évoluer d’un pays essentiellement connu comme grand producteur de pétrole brut et importateur de produits raffinés vers un acteur majeur du raffinage et de l’exportation de produits pétroliers.

Pour la RDC, la question ne devrait donc pas être uniquement de savoir si les produits de Dangote arriveront un jour sur son marché.

« Comment l’apparition d’un nouveau grand fournisseur africain peut-elle modifier le coût, les itinéraires et le pouvoir de négociation de la RDC sur son approvisionnement pétrolier ? », s’interroge Heradi Yuma.

Une question d’autant plus importante que, dans le secteur énergétique, le prix affiché à la sortie de la raffinerie ne constitue qu’une partie du coût réel.

Le véritable enjeu : le coût rendu en RDC

Pour l’expert, les autorités congolaises doivent désormais raisonner en termes de coût total rendu plutôt qu’en se limitant au prix d’achat du produit.

Celui-ci comprend notamment le prix du produit, le fret maritime, l’assurance, les coûts de terminal et de stockage, le transit, les droits et taxes, le transport terrestre ou ferroviaire, les coûts financiers, les pertes opérationnelles et les marges.

Cette approche permettrait de comparer objectivement les différents corridors d’approvisionnement.

Un produit provenant de la raffinerie Dangote et transitant par l’Atlantique pourrait ainsi être mis en concurrence avec des produits acheminés depuis d’autres fournisseurs via Dar es Salaam et le corridor oriental, ou encore à travers les réseaux d’approvisionnement de l’Afrique australe.

« La question n’est donc pas de savoir quel fournisseur affiche le prix FOB le plus bas. La question est : quel corridor livre réellement le produit au meilleur coût à Lubumbashi, Kolwezi, Kinshasa ou dans un autre bassin de consommation ? », explique-t-il.

Cette distinction pourrait modifier sensiblement les choix d’approvisionnement de la RDC.

Une concurrence qui peut aussi profiter aux importateurs

L’arrivée de Dangote ne représente pas nécessairement une menace pour les importateurs congolais. Elle constitue plutôt, selon Heradi Yuma, un test de leur compétitivité.

Les opérateurs devront progressivement renforcer leurs capacités dans le sourcing, la négociation des contrats, la gestion des volumes, le fret, le stockage, le financement et la couverture des risques de marché.

L’importateur pétrolier devra ainsi évoluer vers un véritable gestionnaire de chaîne énergétique.

Paradoxalement, l’apparition de nouveaux fournisseurs pourrait renforcer le pouvoir de négociation de la RDC. La diversification des sources d’approvisionnement permettrait en effet de mettre les fournisseurs en concurrence et de réduire la dépendance à l’égard d’un seul corridor ou d’une seule origine.

Pourquoi la RDC doit regarder au-delà de l’importation

L’expérience nigériane soulève également une interrogation plus fondamentale : pourquoi la RDC continuerait-elle à penser son secteur pétrolier essentiellement sous l’angle de l’importation des produits raffinés ?

Le Nigeria dispose désormais d’une capacité industrielle lui permettant de transformer une partie de ses ressources sur son territoire. Pour Kinshasa, l’enjeu ne consiste pas à reproduire mécaniquement le modèle Dangote, mais à en tirer les enseignements.

« Une raffinerie n’est économiquement viable que si elle s’insère dans un système cohérent », rappelle l’expert.

Ce système suppose un approvisionnement sécurisé en brut, des capacités de raffinage, des stocks, des infrastructures de transport, un marché solvable, des réseaux de distribution, un cadre réglementaire stable et des capacités de financement et de maintenance.

La RDC dispose d’un potentiel pétrolier et d’un marché intérieur qui justifient, selon lui, une réflexion stratégique sur la construction progressive d’une véritable chaîne de valeur nationale.

Une raffinerie ne garantit pas à elle seule la souveraineté énergétique

L’expérience de Dangote révèle également les limites d’une vision exclusivement centrée sur les capacités de raffinage.

Selon des données rapportées par Reuters, une partie importante du brut utilisé par la raffinerie Dangote, estimée entre 30 et 40 %, provient encore de l’étranger, notamment des États-Unis.

Cette situation rappelle qu’une grande raffinerie ne suffit pas, à elle seule, à garantir la souveraineté énergétique.

La sécurité énergétique repose sur un ensemble d’éléments interdépendants : disponibilité du brut, capacités de raffinage, infrastructures, stocks stratégiques, corridors logistiques, financement, maintenance, marchés et gouvernance.

C’est cette approche systémique que la RDC devrait désormais privilégier.

Les cinq enjeux stratégiques pour Kinshasa

Pour Heradi Yuma, cinq conséquences de l’essor de Dangote devraient particulièrement retenir l’attention des décideurs congolais.

La première concerne l’intensification de la concurrence entre fournisseurs africains. La RDC devra être capable de négocier dans un marché où les capacités régionales de raffinage sont appelées à progresser.

La deuxième porte sur les corridors logistiques. La compétitivité d’un fournisseur dépendra aussi de sa capacité à acheminer rapidement et à moindre coût les produits jusqu’aux consommateurs.

La troisième concerne le stockage. Des réserves suffisantes permettent d’absorber temporairement un choc d’approvisionnement et d’éviter les achats effectués dans l’urgence.

La quatrième touche directement les importateurs, qui devront renforcer leur maîtrise des prix, des volumes, du transport, du financement et du stockage.

Enfin, la cinquième concerne la transformation locale des hydrocarbures. Pour l’expert, la RDC doit progressivement chercher à conserver davantage de valeur ajoutée sur son territoire.

Trois priorités pour le gouvernement

Face à cette nouvelle configuration du marché africain, Heradi Yuma identifie trois priorités.

La première consiste à mettre en place une cartographie permanente des coûts d’approvisionnement. Celle-ci permettrait de comparer les différents corridors — Atlantique, Afrique australe, Dar es Salaam et autres sources disponibles — en intégrant l’ensemble des coûts jusqu’au point de consommation.

La deuxième priorité est de faire du stockage pétrolier un véritable enjeu de sécurité nationale. La constitution de stocks stratégiques permettrait à la RDC de mieux résister aux perturbations internationales de l’offre.

La troisième consiste à élaborer une stratégie nationale de transformation des hydrocarbures, couvrant la production, le raffinage, le stockage, le transport et la distribution.

L’objectif ne serait pas de copier le modèle nigérian, mais d’adapter ses enseignements aux réalités économiques, géographiques et énergétiques de la RDC.

Dangote, un signal d’alerte pour la RDC

Au fond, la raffinerie Dangote pourrait être moins une menace qu’un révélateur des forces et des faiblesses du système pétrolier congolais.

L’évolution du marché africain impose à Kinshasa de répondre à plusieurs questions : les capacités nationales de stockage sont-elles suffisantes ? Les corridors actuels sont-ils réellement compétitifs ? La RDC dispose-t-elle d’assez de fournisseurs alternatifs ? Les importateurs ont-ils suffisamment de pouvoir de négociation ? Les stocks stratégiques sont-ils capables d’absorber un choc d’approvisionnement ? Et surtout, quelle place la RDC veut-elle occuper dans la chaîne de valeur pétrolière africaine au cours des dix prochaines années ?

Pour Heradi Yuma, le véritable enjeu dépasse donc largement la seule raffinerie de Lekki.

Le marché pétrolier africain est en train de changer. La prochaine bataille ne se jouera pas uniquement entre raffineries, mais également autour des ports, des dépôts, des corridors ferroviaires et routiers, des contrats d’approvisionnement, des capacités de stockage, des financements et des politiques publiques.

La RDC a désormais le choix entre subir ces transformations ou les anticiper.

« En matière d’énergie, celui qui anticipe les flux gagne souvent avant même que la bataille des prix ne commence », estime l’expert.

Dangote n’est donc pas seulement l’histoire d’une raffinerie nigériane. Pour la RDC, c’est surtout un signal qui appelle à repenser, dès maintenant, sa stratégie énergétique.

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