
Par Heradi Yuma, expert du secteur pétrolier en RDC
L’alerte récemment publiée par Human Rights Watch sur les activités pétrolières à Muanda mérite d’être prise au sérieux. Non pas pour opposer le développement des hydrocarbures à la protection des populations, mais pour rappeler un principe essentiel : une activité énergétique ne peut être durable que si elle maîtrise ses risques pour la santé humaine, la sécurité et l’environnement.
En tant que professionnel intéressé à la fois par la santé publique et par le secteur des produits pétroliers, je considère qu’il faut dépasser les réactions émotionnelles et revenir aux fondamentaux de la prévention des risques.
Il n’existe pas une distance de sécurité unique
Une première précision est nécessaire : il n’existe pas une distance universelle applicable à toutes les installations pétrolières.
Une station-service, un puits de production, une torchère, un pipeline, un dépôt de stockage ou encore une unité de traitement ne présentent ni les mêmes dangers ni les mêmes niveaux d’exposition.
La distance de sécurité doit donc être déterminée en fonction de plusieurs paramètres : la nature de l’installation, les produits présents, les quantités stockées ou produites, les risques d’incendie et d’explosion, les émissions atmosphériques, la topographie, les vents dominants, la proximité des cours d’eau et la densité de population.
En RDC, la réglementation prévoit des exigences spécifiques applicables aux installations pétrolières ainsi que des normes en matière de sécurité, d’hygiène et de protection de l’environnement. Pour certaines stations de distribution de produits pétroliers, une distance minimale de 100 mètres est notamment prévue vis-à-vis de certains établissements sensibles.
Mais cette disposition ne doit pas être transformée en règle générale applicable indistinctement à toutes les activités pétrolières.
Pour les installations industrielles présentant des risques plus importants, la démarche appropriée repose notamment sur une étude d’impact environnemental et social, une analyse des dangers et, lorsque cela est nécessaire, une analyse quantitative des risques permettant de déterminer les zones d’exposition et les distances de sécurité adaptées.
C’est précisément cette culture de l’analyse des risques que nous devons renforcer en RDC.
Le véritable risque est lié à l’exposition
Que se passe-t-il lorsqu’une population vit à proximité d’une activité pétrolière ?
Le risque ne réside pas simplement dans le fait de « vivre près du pétrole ». Il dépend principalement de la nature du danger, de la voie d’exposition et du niveau d’exposition.
Une population peut être exposée par inhalation de polluants atmosphériques, par contact avec des hydrocarbures présents dans les sols, par consommation ou utilisation d’une eau contaminée, par exposition aux fumées ou encore en cas d’incendie ou d’explosion.
Dans les activités pétrolières, plusieurs dangers doivent donc faire l’objet d’une surveillance particulière.
Torchage, H₂S et composés organiques volatils
Le premier enjeu concerne la pollution atmosphérique.
Le torchage du gaz peut générer différents polluants, notamment des particules fines, des composés organiques volatils, du monoxyde de carbone, du dioxyde de soufre, du dioxyde d’azote, des hydrocarbures aromatiques polycycliques et du carbone noir.
Une exposition importante ou prolongée à certains de ces polluants peut contribuer à des problèmes respiratoires et cardiovasculaires, avec une vulnérabilité particulière pour les enfants, les personnes âgées et les personnes souffrant déjà de certaines pathologies.
Un autre danger concerne le sulfure d’hydrogène, ou H₂S. Dans certaines opérations pétrolières, ce gaz peut être libéré. À des concentrations élevées, il peut provoquer rapidement des effets graves, voire mortels.
D’où l’importance des détecteurs de gaz, des systèmes d’alarme, de la surveillance atmosphérique, des procédures d’évacuation et de la formation du personnel.
Le benzène et certains autres composés organiques volatils doivent également faire l’objet d’une attention particulière. Le benzène, notamment, est reconnu comme cancérogène. Les expositions professionnelles répétées doivent donc être rigoureusement contrôlées.
Les sols et les eaux ne doivent pas être oubliés
Les risques ne se limitent pas à l’air.
Une fuite provenant d’un puits, d’une conduite ou d’une installation de stockage peut contaminer les sols, les eaux de surface ou les eaux souterraines.
La question devient alors directement sanitaire lorsque ces ressources sont utilisées par les populations pour boire, se laver, pêcher, cultiver ou se nourrir.
Il faut donc considérer la chaîne complète : prévention de la fuite, détection, confinement, dépollution et suivi sanitaire et environnemental.
Muanda : des allégations qui nécessitent des données vérifiables
C’est dans ce contexte que l’alerte de Human Rights Watch concernant Muanda mérite une attention particulière.
L’organisation affirme avoir identifié plusieurs situations préoccupantes dans la concession de Perenco, notamment du torchage du gaz à proximité de zones résidentielles. Elle rapporte également qu’à l’un des sites observés, une torchère se trouvait à moins de 80 mètres des habitations.
Human Rights Watch fait également état de préoccupations concernant le brûlage de déchets pétroliers ainsi que des déversements d’hydrocarbures provenant notamment de puits et de pipelines.
L’organisation cite par ailleurs différentes études portant sur la qualité de l’air, des sols et des eaux autour de certaines zones d’exploitation et rapporte des témoignages d’habitants faisant état de symptômes tels que des douleurs thoraciques, des nausées, des maux de tête, des vertiges ou des difficultés respiratoires.
Mais une distinction fondamentale doit être maintenue : un témoignage ou une association temporelle ne constitue pas, à lui seul, une preuve de causalité médicale.
Pour établir un lien entre une activité pétrolière et une maladie, il faut pouvoir mesurer les contaminants, caractériser les niveaux d’exposition, identifier les voies d’exposition et, lorsque cela est pertinent, réaliser des études épidémiologiques solides.
La transparence doit accompagner l’exploitation
C’est précisément pour cette raison que la question de la surveillance environnementale est essentielle.
Human Rights Watch indique que le gouvernement congolais a commandé en décembre 2024 un audit environnemental des activités de Perenco et demande davantage de transparence sur les résultats et les données relatives à la qualité de l’air, de l’eau et des sols.
De son côté, Perenco conteste certaines conclusions de l’organisation et affirme avoir engagé des investissements dans la prévention de la pollution et la réduction du torchage. L’entreprise affirme notamment avoir supprimé 220 points de torchage et travailler avec les autorités sur la valorisation du gaz.
Face à ces positions divergentes, la meilleure réponse reste celle de la donnée scientifique indépendante, transparente et vérifiable.
Ce que la RDC devrait renforcer
À mon sens, la réponse ne devrait pas consister à opposer le développement pétrolier à la protection de la population.
Il faut plutôt renforcer les mécanismes qui permettent de développer les hydrocarbures dans des conditions maîtrisées.
Premièrement, les résultats des audits environnementaux réalisés par les pouvoirs publics devraient être publiés, dans la mesure où leur diffusion ne compromet pas les exigences légales ou techniques, avec les données disponibles sur la qualité de l’air, de l’eau et des sols.
Deuxièmement, une surveillance environnementale régulière et indépendante devrait être renforcée autour des installations concernées. Elle pourrait notamment porter, selon les risques identifiés, sur les particules, le SO₂, le NO₂, le CO, les composés organiques volatils, le H₂S, les hydrocarbures ainsi que certains contaminants des sols et des eaux.
Troisièmement, il faut établir une véritable cartographie des risques autour des puits, torchères, pipelines, dépôts, unités de traitement et autres installations présentant des dangers particuliers.
Quatrièmement, les populations vivant dans les zones concernées devraient pouvoir bénéficier d’une surveillance sanitaire adaptée, avec une attention particulière aux groupes vulnérables.
Cinquièmement, chaque installation présentant des risques significatifs doit disposer de plans d’urgence opérationnels : détection de gaz, systèmes d’alarme, procédures d’évacuation, moyens de lutte contre l’incendie, dispositifs de réponse aux déversements et exercices réguliers.
Enfin, les communautés doivent être correctement informées. Une population vivant à proximité d’une installation industrielle doit savoir quels sont les risques identifiés, quelles substances sont surveillées, quels résultats sont obtenus et quelles mesures sont prises lorsqu’un seuil réglementaire ou sanitaire est dépassé.
Produire plus, mais surtout produire mieux
La RDC a le droit et l’intérêt stratégique de développer ses ressources en hydrocarbures. Mais la performance du secteur ne devrait pas être mesurée uniquement en barils produits ou en revenus générés.
Elle doit également être évaluée à travers la sécurité des installations, la qualité de l’air et de l’eau, la protection des sols, la santé des travailleurs et la protection des populations riveraines.
L’enjeu n’est donc pas de choisir entre hydrocarbures et santé publique.
Il s’agit de construire une industrie capable de démontrer, à travers des données scientifiques et des standards HSE rigoureux, que la production peut être réalisée avec des risques identifiés, surveillés et maîtrisés.
Produire plus, oui. Mais produire mieux, surveiller davantage et protéger davantage.
C’est à cette condition que les hydrocarbures pourront véritablement contribuer au développement économique et industriel durable de la République démocratique du Congo.
Heradi Yuma
Expert du secteur pétrolier en RDC